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L'héliotrame s'arrêta enfin à sa station. Comme beaucoup d'autres Sue descendit et pris sa place dans la queue de pantin attendant de pouvoir traverser le grand tube de plexiglas reliant les lignes ferroviaires à la terre ferme. Quand vint son tour elle monta sur la petite estrade qui, après qu'elle eut passé sa carte devant la borne magnétique, décolla dans un ronflement sourd. Le chemin jusqu'à l'autre rive dura une minute, qu'elle ne vit à peine passer. Elle ne remarqua pas non plus, les sonars aériens, dont la fonction était de scanner les visages des passants à la recherche de tel ou tel fugitif. Ses oreilles restèrent insensibles au hurlement d'un voyageur dont l'estrade s'était renversée et, qui était allé griller entre les faisceaux bleutés où circulait toute l'énergie nucléaire permettant le fonctionnement du système. De tels accidents étaient fréquents et, tous les jours elle avait effectué la traversée la peur au ventre, mais pas cette fois. Non, cette fois si, son esprit était ailleurs ; dans les yeux transparents d'un fantôme d'un autre temps. Dans les ondulations de sa ceinture froissée. Dans le teint livide de ses joues creuses. Le tube qu'elle venait de traverser débouchait sur une grande place ovale entourée de hauts immeubles sans fenêtre. Le sol était recouvert de longues dalles de ciment, rectangulaires d'où semblait naître tous ces bâtiments gris et sales. En son milieu s'élevait une statue de marbre tout aussi gris. Elle était montée sur un socle grossièrement taillé dans une pierre massive et terne. C'était une représentation d'Adam et Eve assis sur le dos d'un cheval décharné. Bien souvent Sue s'était demandée ce que l'auteur avait bien voulu dire à travers cette œuvre dénuée de charme. Les premiers jours, où ils l'avaient installée ici, elle avait été la cible des moqueries de nombreux passants. Beaucoup, peut-être même tous, raillaient la malheureuse tentative de la mairie pour embellir ce lieu sans vie. C'était un beau raté, le gris-vert du marbre ne faisant qu'aggraver la morosité ambiante. Tous les matins, en débarquant ici, elle était prise d'une profonde mélancolie, comme ci cet endroit, toujours plongé dans un brouillard invisible, reflétait l'âme du monde, cette boue dans laquelle elle devait survivre. Le vent glacial s'engouffrant sous son manteau lui brûlait le corps, l'arrachant violemment à ses rêveries. Remontant son col elle se mit à courir en direction de l'université, une main maintenant fermement son sac contre elle, l'autre bien enfouit dans sa poche. Il y avait près de deux kilomètres à parcourir avant d'arriver au complexe de briques rouges abritant les locaux de la faculté de sciences humaines. De ses mains ridées par le froid, Sue poussa la lourde porte blindée et accueillit avec bonheur le souffle chaud du système de climatisation. Pour une fois, trop pressée d'échapper à l'hiver, elle ne pesta pas contre le poids des portes qu'elle avait toujours du mal à ouvrir, oubliant même de s'indigner contre la bêtise des constructeurs qui, par mesure de sécurité, avaient cru bon de les blinder alors que la façade Est du bâtiment n'était que baies vitrées. Elle se dirigea vers les bancs au-dessus desquels était affiché l'emploi du temps de sa section, certaine d'y trouver ses camarades de classe. A peine fut-elle arrivée que Shandra lui sauta dessus pour lui raconter les derniers évènements de sa futile vie, dont Sue se foutait royalement mais qu'elle écoutait toujours avec un semblant d'intérêt. Comme tous les jours, elle se demanda comment elle arrivait à supporter cette prêtresse de la mode et de la superficialité alors qu'un torrent de paroles s'échappait des lèvres peinturlurées de Shandra la magnifique. La sonnerie annonçant la neuvième heure de la journée survint comme une libération, marquant le début du cours de philosophie. Elles deux coururent à leur salle afin de s'assurer une place dans les premiers rangs, les amphithéâtres étant si vastes que les malheureux installés dans les rangs les plus éloignés entendaient bien difficilement la voix des professeurs. De toutes ses matières, la philosophie était sa favorite. Chacun des thèmes étudiés était, pour elle, une véritable révélation, la laissant toujours songeuse à la fin des trois heures réglementaires. Le sujet du jour était l'existentialisme selon Sartre. En écoutant le petit homme, au crane dégarni, énoncer les principes de ce courant de pensée, elle se dit avec amertume que la fin du vingtième siècle avait marquée la mort de toute réflexion sur l'homme. Il lui semblait que les gens de cette époque, si peu évolué, en savaient bien plus sur eux-mêmes que ses contemporains. " L'homme n'est rien d'autre que son projet, que l'ensemble de ses actes " disait-il. Et Elle ? Qu'était-elle ? Si ce français avait raison, comment se faisait-il qu'elle se sente si vide, si creuse au-dedans ? Si ses actes la définissaient, pourquoi l'idée de n'être qu'une étudiante lui paraissait insuffisante ? Pourquoi ne parvenait-elle pas à se trouver une identité ? Il disait qu'il n'y avait pas de nature humaine et encore moins de destinée ; que malgré ses désirs, malgré ses rêves, l'homme n'était rien de plus que ce qu'il faisait chaque jour. Elle avait beau essayer d'admettre cette idée, il lui était impossible d'oublier ce sentiment qu'une certaine destinée guidait ses pas. Elle vivait sa vie comme une illusion en attente d'un inéluctable bouleversement. Sue se savait promise à un avenir extraordinaire sans pour autant en comprendre les raisons. Alors qu'elle notait, avec concentration et le nez collé à sa feuille, les propos du professeur, elle fut interpellée par Shandra qui s'évertuait à lui narrer la suite de ses problèmes existentiels. Finalement, elle leva le nez de sa copie et contempla l'homme sur l'estrade alors que ses oreilles écoutaient vaguement le discours de sa voisine. Soudain, il lui sembla que quelque chose clochait dans le spectacle se déroulant sous ses yeux. Le maître de conférence, déjà pas bien grand, avait l'air de se rapetisser alors que derrière, le tableau noir prenait plus d'ampleur. Les murs et le sol, d'ordinaire vert pastel, s'obscurcirent à en devenir noir. Un faible crépitement s'élevant d'un coin de la pièce attira son attention. Ses yeux, aveugles au début, discernèrent de plus en plus nettement, les flammes jaune mêlé de bleu, serpentant le long des plinthes. La panique ne tarda pas à envahir son âme alors que le feu se rapprochait dangereusement. Une petite voix dans sa tête hurlait de terreur mais elle ne s'enfuit pas, ne cria pas tant l'angoisse lui étreignait la gorge. Immobiles et calmes, ses camarades ne semblaient rien remarquer. Le sang fusait dans ses veines, plus rapide et brûlant que la lave en fusion et les battements de son cœur étaient si précipités qu'il pouvait lâcher à tout moment. Bientôt la fumée fut si dense qu'il était difficile de respirer. Se dégageait d'elle une forte puanteur qui vous retournait les entrailles et donnait la nausée. Un craquement, sur sa gauche, lui fournit la cause de cette odeur nauséabonde. Les premiers rangs de l'aile Ouest avaient commencé à brûler. L'un après l'autre les étudiants s'allumaient comme des allumettes, leur corps se dandinant de tous cotés. A cette vue Sue céda à la colère. Pourquoi restaient-ils là, impassibles, se livrant à une mort certaine. Dans les enceintes, la voix du professeur résonnait toujours, indifférente au désastre en cour. Exaspérée, elle se retourna vers lui pour lui intimer l'ordre de faire évacuer la salle. Quelle ne fut pas sa stupeur quand elle se retrouva nez à nez avec le gamin de l'héliotrame ! Il se tenait debout, sur l'estrade, la dévisageant de ses yeux sans couleur. Et, ce fut comme ce matin, la même peur, la même douleur dans la poitrine et, cette sensation de déjà-vu. Puis, les lèvres du petit s'étirèrent légèrement, affichant sur ce visage pâle, un sourire plein de cruauté et de nargue. Alors, tout disparut autour d'elle. Il n'y avait qu'elle et lui, seuls dans ce néant sans fond. Son cœur se noya dans les billes transparentes qui la dardaient intensément. Pour la première fois de sa vie, son esprit cessa d'être un problème. Plus aucune pensée, plus aucune peur, une absolue quiétude. _ Alors, il m'a dit……. Hé ! Sue tu m'écoutes ? Shandra la secouait brutalement quand elle reprit ses esprits. Agar, elle regardait autour d'elle et s'aperçut qu'elle était assise dans un café, en compagnie de son amie d'enfance. Entre ses mains, le stylo avait laissé place à un sandwich au pâté. Comment avait-elle atterrie ici ? Sue ne se souvenait pas être sortie de la fac et encore moins avoir passé commande. Elle se sentait totalement perdue, confuse et surtout angoissée. Le fait était que deux heures de sa vie s'étaient écoulées sans qu'elle en ait le moindre souvenir, lui donnant l'impression de s'être fait voler une partie d'elle-même. Il y avait, de surcroît, cette incertitude sur ce qui s'était réellement passé. Y avait-il eut un feu, avaient-ils pu s'en échapper ? Elle scruta attentivement le visage de Shandra à la recherche d'éléments de réponse. Cette dernière continuait son blablatage insipide, son visage rayonnait de milles feux, ses yeux bleu océan étincelant de gaieté. Sue connaissait l'éternelle insouciance de son amie mais, il était tout de même inconcevable qu'elle conserve une telle bonne humeur si ce dont elle avait été témoin avait eut lieu. Elle souhaitait lui demander ce qui s'était passé mais craignait d'avoir, elle-même, à s'expliquer et, opta donc pour un chemin détourné. _ " Comment t'as trouvé le cour de philo ce matin ? " _ " Oh, me parles pas de cette cata… " Sue avait le cœur battant, ce n'était donc pas un rêve. _ " Plus soporifique tu meurs ! Ca été trop dur de tenir trois heures. Tu sais que j'en ai vu pas mal s'endormir ? Franchement, de tout l'amphi tu dois être la seule à t'y intéresser. Quoi que…. Je t'ai vu piquer du nez ce matin ! " _ " Piquer du nez ? " _ " Oh, fais pas l'innocente, miss l'élève modèle ! " Elle cessa immédiatement de l'écouter. D'un coté, elle était ravie qu'il n'y ait eut aucun mort mais, de l'autre, le fait d'avoir tout rêvé la mettait mal à l'aise. Elle sentait mourir sa raison à mesure que la folie gagnait du terrain. Puis, sans prévenir, une suffocante chaleur s'abattit sur ses épaules. Elle avait les mains moites et la sueur lui collait les vêtements au corps. Respirer devenait de plus en plus difficile et chaque battement de son cœur se répercutait en d'innombrables échos lui martelant le crane. Rassemblant ses dernières forces, pour ne pas hurler de douleur, elle ferma les yeux et pris une profonde inspiration, aspirant le plus d'air possible comme si cela pouvait calmer ses nerfs tendus au maximum. Petit à petit, la circulation du sang, en ses veines se fit plus calme ; ses tempes cessèrent de bondir sous la pression et l'étau autour de sa gorge se détendit. Le calme était revenu. Quand elle ouvrit à nouveau les yeux, elle fut éblouie par la blancheur immaculée des murs l'entourant. Une forte odeur d'antiseptique vint titiller ses narines alors que des chuchotements inquiets finissaient de la réveiller complètement. Sue voulu se lever mais un pincement au niveau de l'avant bras la rappela à l'ordre. C'est alors qu'elle remarqua un long tube d'où s'écoulait un liquide blanchâtre en direction de son bras posé au-dessus des couvertures bleues du lit d'hôpital sur lequel on l'avait couchée. _ " Tu es réveillée ma chérie ? " Il fallut quelques secondes à son regard déboussolé pour rencontrer le visage angoissé de sa mère. Juste à coté se trouvait Shandra et l'une de ses sœurs. Elle fronça les sourcils comme pour poser une question. Son amie lui expliqua alors comment elle s'était évanouie au café, prise d'une crise d'hyper ventilation semblait-il. Dans la chute, sa tête était venue heurter le table devant elle. On l'avait aussitôt menée à l'hôpital où elle était restée inconsciente près de deux jours. Les médecins ne lui avaient rien trouvé d'anormal et avaient conclu à une baisse de régime due au surmenage. Epuisée, elle sombra à nouveau dans un sommeil sans rêve. Une main douce, mais glaciale, caressa le contour de ses lèvres. Se réveillant, son regard rencontra le visage blême du petit garçon aux yeux de mort. A nouveau, la terreur s'empara d'elle et, dans une tentative de fuite, elle s'enfouit au fond des couvertures. Sa peur fit sourire le jeune fantôme alors qu'il faisait le tour du lit en direction de son bras perfusé. Du coin de l'œil, elle épia chacun de ses mouvements, prête à toutes éventualités. Avec une délicatesse, qu'elle ne lui soupçonnait pas, il souleva son bras et en retira la longue aiguille avant de la libéré de tous les appareils de contrôle connectés à son corps. Une fois fait, il recula de trois pas et, toujours sans mot dire, lui tendit la main dans un geste d'invitation. Malgré sa certitude de faire une bêtise, elle la saisit de ses doigts hésitants. Dans le même silence, il la mena aux fenêtres et l'attira à lui quand l'une d'elles glissa d'elle-même sur ses charnières. |