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La sonnerie du réveil s'éparpilla dans la chambre en échos, ricochant d'un mur à l'autre pour finalement mourir dans un râle. Sue se redressa péniblement, toute courbaturée et dégoulinante de sueur. Cela avait encore été une ne nuit mouvementée, parsemée de cauchemars, de voix menaçantes, d'images d'un passé lointain et terrifiant. Le chemin menant à la salle de bain passait devant la grande armoire de chêne aux lourdes portes décorées de miroirs. Elle s'arrêta un instant devant l'une d'elle pour contempler son propre reflet. Selon son humeur elle se trouvait tantôt jolie, tantôt abominablement moche. Aujourd'hui, le miroir lui renvoyait l'image d'une jeune fille quelconque et, cette image ne lui inspirait rien d'autre qu'un profond sentiment de vide. Elle avait beau persister, elle ne s'en sentait que plus banale avec ce front ni trop large ni trop étroit, ni bombé ni plat ; encadré par la ligne de cheveux, qui formait sur le haut un parfait demi-cercle, et les deux longs et fins sourcils, très peu arqués, lui donnant la forme d'un amphithéâtre romain. Juste en dessous arrivaient deux grands yeux en formes d'amandes, la plus belle partie de son corps. Ils étaient plus noirs que le charbon, ne laissant aucune différence entre la pupille et l'iris, ce qui tranchait radicalement avec la marre laiteuse les entourant. Il lui semblait ne rien y voir d'autre que le néant mais, elle savait que ce regard aussi inexpressif lui paraissait-il, ne laissait que peu de monde indifférent. Un regard de boxeur, lui avait on dit à plusieurs reprises. C'était vrai. Combien de personnes avait-elle mises mal à l'aise d'un seul coup d'œil, combien avaient refusé son amitié juste à cause de ses yeux, trop noirs, trop profonds, trop durs. Ils étaient pourtant sa seule beauté, unique touche de finesse dans un semble grossier. Les pommettes étaient toujours trop hautes, peut-être même un peu trop larges, agrandissant ses joues ce qui lui donnait un air bouffi bien qu'elle fut mince. Au milieu de ces deux collines trônait un petit nez, plutôt étalé en largeur et, se terminant en boule, seul et unique héritage d'un métissage, remontant à plusieurs générations maintenant. Même sa bouche, malgré la relative épaisseur de la lèvre inférieure, ne révélait rien du peu de sang africain qui coulait encore dans ses veines. Ce tableau se terminait dans un menton rond légèrement ramené vers le haut qui imprégnait au reste du visage une expression résolue et intelligente. Sue fixa longuement son portrait, à la recherche d'on ne sait quoi, peut-être d'une raison de ne plus se sentire aussi creuse. Mais la jeune fille devant elle était aussi muette et perdue qu'elle ne l'était elle même. Finalement, recouvrant ses esprits, elle se prépara rapidement pour à nouveau plonger dans sa petite routine. Il faisait un froid glacial ce matin là. Le trottoirs était recouvert d'une fine couche de gelée luisante et visqueuse, rendant toute avancée quasi impossible, surtout avec des mocassins. Sue préférait marcher sur la route qui était si vielle et défoncée que ses multiples trous et bosses n'avaient permis au verglas de s'installer. De temps en temps, quand une voiture venait à passer, elle remontait sur le trottoir se cramponnant aux murs entourant les différentes propriétés. Tant bien que mal, elle atteignit la gare. Comme tous les jours depuis plus de trois mois, la station était noir de monde. Des centaines de personnes jouant des coudes pour parvenir au bord du quai, s'assurant ainsi une place dans le prochain Héliotrame. Après avoir présenté sa carte à la borne magnétique Sue s'arrêta un instant, contemplant avec lassitude la foule compacte, misérable dans son silence ; ramassis d'humains usés par la fatalité, la routine, l'exploitation. La vue de tous ces corps, recroquevillés et grelottant sous leur manteau lui ôta tout courage. A quoi bon étudier quand elle se savait déjà condamnée à une vie de zombie. Elle se força à oublier ces questions inutiles et sortit de sa poche son arme secrète, qui jusque là lui avait garantie à coup sûr une place dans l'héliotrame. Munie de son épingle à nourrice et inspirant profondément, Sue plongea droit dans la marrée humaine, l'esprit vide, paralysé par l'intensité du combat entre son petit corps et le mur de chaires flasques et racornies qu'elle tentait désespéramment de percer. Sa main droite tenait fermement la petite épingle et, d'un mouvement sec et rapide, piqua le premier postérieur qui se présentait à elle, puis le suivant, et un autre, et encore un autre, jusqu'à atteindre la bordure du quai. C'était une bonne technique, la douleur rapide et soudaine infligée par l'aiguille faisait sursauter les gens de sorte qu'ils ne faisaient, pendant quelques secondes bien suffisantes, plus attention à préserver leur fameuse place. Depuis que Karl la lui avait apprise, elle n'avait jamais manqué l'héliotrame du matin, chose importante depuis le début de la grève qui avait réduit des trois tiers le nombre de navette par jour. Manquer celle du matin signifiait pour beaucoup rater une journée entière de travail c'est pourquoi, les arrivées des navettes étaient toujours le moment le plus dangereux. Les gens poussaient de partout, frappait leur voisin, pour avoir une chance de rentrer. Les bourgeoises emmitouflées dans leur vison perdaient contenance et juraient comme le marinier du coin, les hommes d'affaires si maniérés n'hésitaient pas à dégager les petits vieux devant eux d'un coup de coude ou d'un croche pied. Il fallait faire attention à ne pas tomber au bord de la navette, le système de propulsion étant très fort on risquait de se faire aspirer et les hélices avaient plus d'une fois servies de mixer d'humains. Par habitude, le corps de Sue se dirigea vers le fond du wagon et se laissa tomber sur un strapontin près de la fenêtre. Elle appuya sa tête contre la vitre, regardant défiler les arbres, les pleines, les champs bien ordonnées en de petits carrés de couleurs, sans y prêter attention. Bientôt, l'héliotrame s'arrêta à la prochaine station et les champs de colza avaient laissé place à des champs d'hommes et de femmes aux gestes de singes et cris de chiens. Sue regardait ses compères dégoûtée, honteuse du monde dans lequel elle vivait quand, la première de ses visions diurnes arriva. Cela ne dura qu'un centième de seconde mais ce fut assez fort pour la marquer dans sa chair. Alors qu'elle dévisageait les gens dehors apparut, au milieu de la cohue un enfant de dix ans tout au plus. Il se tenait debout, immobile, insensible à l'agitation autour de lui. Sa mise était étrange et quelque peu désordonnée voir même déchirée par endroit. Il portait une sorte de bermuda en satin beige serré sur les mollets et bouffant au niveau des cuisses. Un châle rouge ceinturait sa taille au dessus d'un long débardeur vert bouteille. Ses cheveux blonds étaient sales et ébouriffés. Elle supposa qu'il devait s'agir d'un mendiant vue son extrême maigreur. Mais outre son allure, c'était son regard qui l'avait profondément perturbée. Il avait des yeux si pâles qu'ils semblaient transparent tout comme sa peau qui au final paraissait grise. Un cadavre pensa-t-elle. Mais, son regard brûlait comme le brasier et il ne regardait qu'elle. C'était un regard cruel et fixe. Il avait en si peu de temps pénétré l'immensité nocturne de ses propres yeux ; était allé audelà, là où elle même n'avait pu aller ce matin en dévisageant son reflet dans le miroir. Ses yeux sans couleurs avait investit sa chaire, fouillé son âme, son esprit. Elle s'était sentit effrayée, terrorisée. Son cœur avait fait un tel bon dans sa poitrine que longtemps après elle en ressentait encore la douleur. Elle avait eut peur de lui, mais sa crainte venait d'un sentiment de déjà vue, comme si son inconscient savait qui il était et ce qu'il lui voulait. |