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_ Hé ! Réveille-toi, maman t'appelle. Sue entendit la voix de sa sœur comme un lointain échos dans l'épaisseur des brumes du sommeil. Un bras engourdi repoussa, avec forte hésitation, les deux couettes, armes indispensables contre le froid des nuits hivernales. Encore engluée dans les méandres chimériques d'un songe insensé, elle fit glisser une jambe puis une autre hors du lit avec mollesse, les laissant tomber lourdement au sol comme un pantin dont la main directrice se serait désintéressée. Assise au bord du vieux lit en chêne maladroitement sculpté, hérité de sa grand-mère, l'envie lui vint de s'étendre à nouveau sous la douce chaleur des draps qui, renfrognés dans leur coin, lui souriaient bêtement. Mais, connaissant le caractère impatient de sa mère, elle y renonça non sans regret et, d'un mouvement souple quoique penaud, se dressa sur ses jambes. Il fallait traverser deux couloirs et descendre un immense escalier de marbre blanc, recouvert d'une épaisse moquette rouge si touffue que les pieds s'y enfonçaient de quelques centimètres à chaque pas, pour atteindre l'étage inférieur. En temps normal, elle aimait la sensation de la laine caressant et chatouillant la plante de ses pieds ; c'était comme marcher sur un nuage, un flocon de neige ensanglanté et chaud ! Pourtant elle n'y prêta aucune attention, trop contrariée d'avoir été tirée de son sommeil. Le froid carrelage du rez-de-chaussée acheva de l'éveiller complètement. Il aurait fallut mettre des chaussons, pensa-t-elle avec amertume. Si, l'idée de courir chercher ses pantoufles lui traversa l'esprit, elle y renonça sitôt rien qu'a la vue du grand escalier et des multiples couloirs. Tant pis, elle préférait supporter le contacte glacé des carreaux d'argile blanc-crème. Le son, étouffé par la distance, de casseroles s'entrechoquant dans un cliquetis harmonieux l'avertie que la cuisine était envahie de mouvement. Sans nul doute leur mère s'y trouvait. Pas une seule fois, jusqu'alors, elle ne s'était demandée ce qu'elle pouvait lui vouloir mais, déjà, elle sut qu'elle n'allait pas apprécier. Il ne lui avait fallut que quelques minutes pour atteindre la cuisine où se déroulait l'essentiel de leur vie de famille. La pièce était spacieuse et, d'ordinaire, lumineuse avec ses murs blancs que ne troublait à peine le rose-brun du mobilier disposé de sorte à former un 'U' autour d'une grande table ovale au lourd plateau de verre supporté par deux massifs pieds en fer forgé. Le jour, les rayons du soleil perçaient les quatre baies vitrées pour frapper le carrelage de toute la pièce. Il en résultait une lumière si forte qu'elle en était agressive. Parfois, Sue avait l'impression de voir le sol se gorger avidement de ses rayons pour les renvoyer avec d'autant plus de violence aux yeux des humains qui le foulaient quotidiennement. La nuit, le reflet de multiples cristaux d'un lustre, aux innombrables branches, ricochaient sur la table avant de s'éparpiller partout sur les murs. Quand elles étaient petites, Sue et ses sœurs s'étaient souvent imaginées au bal de cendrillon, habillées des robes de leurs mères qu'elles avaient subtilisées en douce. Mais au moment où elle y pénétrait, la salle avait revêtu un autre visage. Une luminosité orange, virant au rouge par endroits, la plongeait dans un brouillard à la fois étouffant et invisible. Un sentiment de peur, de trouble étreignit sa gorge. Les murs, les meubles, le sol, tout semblait vivre de cette fumée malsaine, aspirant goulûment l'ocre de la lumière. Elle se sentait subitement à l'étroit dans cette immensité spongieuse et, pour tromper sa panique, s'enquit de l'heure qu'il était. Là, dans un coin abandonné de la cuisine, avait été posée une vieille horloge, grossièrement taillé dans un bois noir à la façon rococo. Sur le devant, le bois mourrait, ensevelit sous un amas de décorations hideuses faites à la main avec une peinture dorée, pour imiter le scintillement de l'or. Ses flancs s'affaissaient pitoyablement, fatigués par les années, donnant à l'affreux objet l'impression de se rapetisser comme conscient du contraste entre lui et le raffinement de la pièce. Malgré tout, il était encore possible d'y lire les trois heures du matin s'affichant péniblement sur le cadran jauni. Son cœur se chargea de sentiments contradictoires, il y avait la colère d'avoir été réveillé en pleine nuit et une curiosité enfantine face aux événements. Il faut dire que la situation était ou étrange ou comique. En entrant dans la cuisine, elle avait trouvé sa mère devant l'évier occupée à laver les quelques cents casseroles qui formaient, sur le plan de travail, un amas informe de corps emmêlés, dégoulinant sous une masse de graisse que le savon ne parvenait à éliminer. Au milieu même de la pièce, un long fil noir allait d'une prise, sous un placard, jusqu'au plafond au bout duquel pendait une vieille lampe à pétrole. Un rire plein d'étonnement, de sarcasme s'échappa d'entre ses dents, pareil à la complainte du vent filant à travers un trou de muraille. Sa mère pouvait être si excentrique par moment. Qu'avait-elle besoin de s'éclairer à la faible lumière de cette antiquité quand il suffisait d'appuyer sur l'interrupteur ? _ Ils sont encore là ! Commença nerveusement la vielle femme. _ Ca ne peut plus durer, fais les partir. La voix pleine de reproches de celle qui l'avait mise au monde traversa son cœur tel la lame luisante d'un poignard acéré. C'était donc ça ! On la réveillait pour ça ! Une sourde colère teinté d'un peu d'exaspération prit possession de tout son être. Pourquoi était-ce toujours elle qu'on appelait dans ces cas là ? En quoi cela la concernait-il ? A croire que tout le monde la tenait pour responsable ! En fait, depuis le premier jour qu'ils avaient fait leur apparition on lui en avait rejeté la faute. Pourquoi ? Elle voulu refuser et sa bouche s'ouvrit pour laisser passer une réponse cinglante mais, le regard plein d'angoisse de sa petite sœur, debout aux côtés de leur mère, la désarma. Suffocant sous l'amertume et la frustration elle s'en alla sans rien ajouter. Arrivée à la porte d'entrée, Sue rencontra son autre petite sœur qui, affolée, lui prit la main et la supplia de les en libéré. Elle eut pour elle un regard à la fois surpris et méprisant. Toutes deux n'avaient jamais été en très bon terme et, cette sollicitation soudaine l'exaspérait au plus au point. Le contact de sa chair lui causa un profond dégoût et elle du prendre sur elle pour ne pas la retirer hâtivement. Un tel geste aurait été, pour le reste de sa famille, une confirmation de ce qu'ils pensaient déjà, à savoir : qu'elle était LA méchante, celle qui n'avait pas de cœur. D'un mouvement las Sue écarta sa cadette, ouvrit la porte et s'arrêta sur le palier, contemplant avec indifférence ce spectacle auquel elle avait fini par s'habituer. L'énorme jardin habituellement bordé de fleurs aux noms complexes avait laissé place à une plaine sans fin, jonchée de pierres tombales et de croix de bois. La lumière argentée de la pleine lune faisait scintiller le marbre des tombes et les minuscules gouttelettes recouvrant l'herbe laissée en friche. Le ciel était chargé de lourds nuages noirs qui formaient autour de l'astre blanc un collier de dentelle. Ce grand déchirement, cette plaine ravagée par on ne sait quoi, parsemée de mort. C'était à la fois magnifique et effrayant. De petites décharges électriques parcouraient ses veines des pieds à la tête puis, tout sembla vibrer dans ses entrailles. Il lui sembla que son corps réagissait comme les cordes d'un violon au contact de cette nature désolée. Sue se sentait appelée, aspirée par le chaos ambiant. Son cœur se mit à lui parler, lui contant l'histoire fantastique de personnages inconnus, faisant apparaître sous ses yeux un champs de bataille où mourraient des millions de valeureux soldats. Elle comprit que tout cela lui était destiné ; qu'elle en était mère. Elle se savait partie de cette ensemble incohérent. Mais cette vérité lui fut intenable, elle ne voulait pas, ne pouvait pas l'admettre, se reconnaître en elle. Il fallait en finir au plus vite. Mais c'était sans compter ces obscures forces qui aimaient à la tourmenter elle et sa famille. Un rire éclata soudain, déchirant le ciel, l'air, se répandant sur toute la pleine, envahissant le moindre petit espace libre, submergeant son cœur de terreur. Il lui était directement adressé, fort et cruel comme la mort, se répétant en échos pour mieux la narguer. Instinctivement Sue tendit le bras devant elle, les doigts bien écartés en guise d'arme. Un hurlement perça le silence de la nuit. Violemment, Sue se dressa sur son lit, le souffle haletant son cœur battant la chamade. Une minute s'écoula avant que sa respiration ne redevienne normale et qu'elle constate enfin qu'elle était dans sa chambre. Par réflexe elle embrassa l'ensemble du mobilier de la pièce d'un regard encore angoissé. Comme toutes les nuits depuis plusieurs mois, elle fixa son bureau ou le petit réveil affichait, de sa lumière rouge feu, minuit et demi. Il n'y avait à peine une heure qu'elle s'était couchée et déjà commençait la série classique de cauchemar. |